Le gaz au Mozambique, une évolution économique à haut risque

6 mai 2014

Financial Afrik

Benjamin Augé, chercheur associé aux programmes Afrique subsaharienne et Énergie de l'Institut français à l'IFRI, principal centre indépendant de recherche, d'information et de débat sur les grandes questions internationales, vient de produire une étude sur les enjeux du secteur gazier au Mozambique.

Depuis les découvertes pétrolières en Ouganda en 2006, l'Afrique de l'Est est le théâtre d'une course à l'exploration d'hydrocarbures.

Cependant, les réserves pétrolières d'Ouganda, celles plus récentes et plus modestes du Kenya et les quelques p oches gazières en Éthiopie resteront sans commune mesure avec les immenses ressources gazières découvertes depuis 2010 dans l'offshore du Mozambique et de la Tanzanie.



Le gaz du bassin du Rovuma, du même ordre qu'au Nigeria 
 


Les quelque 184 trillions de pieds cubes décelés dans le bassin du Rovuma au nord du Mozambique (quantité du même ordre qu'au Nigeria) vont complètement bouleverser le marché régional et international. Si le pétrole ougandais aura un impact très conséquent pour l'économie nationale, il sera en revanche anecdotique pour le marché pétrolier mondial.

En revanche, le gaz du Mozambique va non seulement transformer complètement le paysage économique local (quadruplemen t probable du PNB en à peine plus d'une décennie) mais également avoir des conséquences très profondes sur le marché mondial en termes de prix, ainsi qu'en termes de projets (1).
 


Mozambique: 5 milliards de dollars d'IDE en 2012 pour un PNB de 14 milliards de dollars
 


Du fait de ces découvertes gazières et du développement concomitant d'importants projets charbonniers, le Mozambique est devenu depuis quelques années une terre d'accueil d'investissements directs majeurs (5 milliards de dollars en 2012 alors que le PNB n'excède pas 14 milliards de dollars).

Les opportunités pour les sociétés étrangères avec des compétences dans les services pétroliers (forage, assemblage de pipeline et montage d'usines) ou associés (catering, logistique...) sont déjà nombreuses.

Cela sera aussi le cas pour la construction d'infrastructures (ponts, aéroports, ports, routes) ou pour les activités de construction de logements dans les zones gazières (province de Cabo Delgado).

Pour le seul secteur gazier, le président de la major italienne ENI, Paolo Scaroni, évoque régulièrement un investissement de 50 milliards de dollars pour la durée de vie du projet (2).
 


Une idéologie communiste d'orientation libérale
 


Si les opportunités pour les travailleurs étrangers sont grandes, le contexte politico-économique local est très complexe. Indépendant depuis 1975 après des combats armés débutés dix ans plus tôt contre le colonisateur portugais, le Mozambique est ensuite entré en guerre civile, formellement achevée en 1992 avec les accords de Rome.

Son histoire économique stable n'a donc que vingt ans et les conséquences de ces différents conflits sont importantes et resteront durables : pauvreté endémique, qui touche jusqu'aux trois quarts des ruraux dans les zones septentrionales du pays, absence quasi-totale de main-d'oeuvre formée et manque criant d'infrastructures (3).

À cela s'ajoute un secteur privé faiblement développé et assez largement contrôlé par les membres dirigeants du parti Frelimo au pouvoir (d'idéologie communiste mais d'orientation libérale depuis la fin des années 1980).

Fruit d'un travail de terrain au Mozambique au mois d'août 2013 où nous avons rencontré une quarantaine d'acteurs (hommes politiques du régime, de l'opposition, responsables des compagnies pétrolières, ambassadeurs, bailleurs de fonds, coopérations bilatérales et multilatérales, journalistes, ONG), cette note s'attache à analyser la manière dont le gouvernement mozambicain se prépare à cette nouvelle phase de développement.


Le gaz au Mozambique, de quoi parle-t-on ?
 


Le Mozambique connaît depuis la fin de la guerre civile une des croissances économiques les plus importantes du continent africain. Entre 1993 et 2012, la moyenne du PIB a atteint, selon la Banque mondiale, 7,4 % par an (4). Selon cette même inst itution, la croissance sera de 8,5 % en 2014 et 2015.

Pourtant, les bailleurs de fonds tels que la Banque mondiale et le G195 constatent que, si la forte croissance a fait reculer la pauvreté dans les années 1990, ce recul est plus lent depuis 2003.
 


Entre 1997 et 2003, la pauvreté sur le territoire national est passée de 68 à 56 % de la population. En 2009, ce chiffre atteignait toujours 52 %, avec des augmentations dans certaines régions centrales rurales où il est passé de 65,4 % à 71,2 % entre 2003 et 2009.

Le Mozambique se situe donc dans une phase où la création de richesse ne permet plus à une partie significative de la population de sortir de la misère.

Cette croissance ne favorise, en définitive, que la hausse du niveau de vie des populations u rbaines des grandes villes du sud du pays comme Maputo et certaines grandes agglomérations portuaires comme Beira.

En d'autres termes, les richesses actuellement produites dans le pays profitent à une extrême minorité, ne permettant pas l'émergence d'une classe moyenne. Cette dernière ne représentait selon la Banque africaine de développement que 2,6 % de la population en 2010, soit l'un des pourcentages les plus faibles du continent.
 


L'agrodépendance à l'Afrique du Sud
 
Comme dans beaucoup de pays africains, le secteur agricole (essentiellement de subsistance) occupe une majorité de la population active : 78 % de la main-d'oeuvre travaille dans ce secteur qui compte seulement pour 23 % du produit national brut (PNB).

Ce faible pourcentage s'explique en particulier par une productivité agricole particulièrement faible et le manque d'infrastructures de transport et de stockage qui empêche les exploitations en surplus, situées majoritairement au Nord et au Centre, de vendre leurs produits dans des zones déficitaires.

Les légumes et céréales pourrissent donc souvent sur place et nombre de produits de consommation sont importés des États voisins comme l'Afrique du Sud qui, grâce à ses incomparables rendements agricoles, noie le marché mozambicain, en particulier la région de Maputo, du fait de sa proximité géographique avec la frontière sud-africaine (7).

Le secteur de la pêche est pour le moment largement artisanal et confié, pour l a pêche en mer, à des opérateurs étrangers sous licence. Le Mozambique souhaite cependant développer ses capacités nationales et vient d'acquérir en 2013 à cette fin 24 chalutiers et palangriers (pour la pêche au thon) auprès des Constructions Mécaniques de Normandie (8).
 


Le secteur industriel, qui compte pour près de 24 % dans le PNB, est principalement dominé par la production d'aluminium (Mozal opéré par BHP Billiton en activité depuis 2000 et situé à proximité de Maputo), et l'électricité avec le barrage de Cahora Bassa dans la province septentrionale de Tete (2 075 MW) dont la quasi-totalité de la production est envoyée en Afrique du Sud.

Quant au secteur des services, qui avoisine les 5 0 % du PNB, il est structurellement en progression, tiré par la forte croissance du commerce, du BTP, de la téléphonie mobile ou du secteur bancaire.
 


Dans ce paysage économique, les industries extractives sont encore largement balbutiantes. Si des réserves en charbon, or, tantalite, sont connues depuis plusieurs décennies, leur enclavement notamment dans la province de Tete (au nord-ouest du pays, voir carte supra) et l'instabilité politique du pays jusque dans les années 1990 ont largement contribué à repousser les investisseurs.

En 2012, le secteur extractif ne comptait que pour 1,7 % de la richesse nationale et les revenus certifiés par le seul rapport publié de l'Initiative de transparence des industries extractives (ITIE) pour l'année 2010 représe ntaient 1,9 milliard de Meticais soit quelque 58 millions de dollars (au taux de conversion de 2010).

Cependant, le début de l'exportation du charbon de Moatize par Vale en septembre 2011 et de celui de Benga (province de Tete) par Rio Tinto en juin 2012 va considérablement accroître les revenus miniers du pays.
 


La Banque mondiale estime qu'ils atteindront 2 à 4 milliards de dollars par an lorsque ces mines de charbon et certaines autres comme celles de Jindal (en production depuis 2013 à Tete) seront à pleine production vers la fin de cette décennie.

Cela dépendra en partie des corridors de chemin de fer en cours de construction vers Nacala, de ceux en projet à destination de Pemba (voir carte ci-dessus), du futur port en eaux profondes de Macuze (province de Zambézie) ou de l 'accroissement de la capacité du port de Beira, seul actuellement utilisé pour l'exportation du charbon.
 


Outre cette dernière matière première, d'autres ressources minières pourraient être exploitées comme le fer à Tete, les sables lourds à Moma ou d'importantes ressources en graphite etc.
 


L'industrie extractive, sous -estimée? 
 


Au sein du secteur extractif et en dehors des minerais, la place des hydrocarbures reste encore largement marginale. Seule la société sud-africaine Sasol produit de faibles quantités de gaz depuis 2004 dans la province d'Inhambane (voir carte) grâce aux champs de Pande et Temane.

Ces champs ont été découverts en 1961 et 1964 mais à l'époqu e les ressources gazières en faible quantité étaient rarement développées par absence de réseau de distribution ou d'exportation, les sociétés du secteur privilégiant la commercialisation du pétrole.

En 2010, les impôts payés par Sasol au Trésor mozambicain étaient de l'ordre de 195 millions de Meticais (soit 6,3 millions de dollars (9) ).
 


La quasi-totalité de ce gaz est envoyé par gazoduc (800 kilomètres) vers l'usine sud-africaine de Secunda opérée par Sasol. Le gaz sert ensuite à transformer le charbon en carburant par l'intermédiaire du procédé Fischer-Tropsch (10).
 


Une partie minime de ce gaz est aussi utilisée depuis 2013 pour la production d'élec tricité (122 MW) grâce aux générateurs d'Aggreko situés à Ressano Garcia, à la frontière sud-africaine. Ces derniers approvisionnent très modestement le sud du Mozambique (32 MW) ainsi que la Namibie (90 MW), grâce aux interconnections régionales.

De même, une autre centrale à Ressano Garcia (CTRG), fruit d'une joint-venture entre Sasol et Electricidade de Moçambique (la compagnie électrique étatique) fin 2012, devrait permettre aux Mozambicains de profiter davantage de leurs ressources gazières actuellement exploitées, avec une production d'électricité de 140 MW.


Catégories: Energie

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